Des Ennuis Commencent à Spartak Methanol, Atomic Ben ou le rockeur qui n’a jamais jeté ses vinyles : 40 ans de punkabilly, de boulangerie et de légitimité française.

lundi 30 mars 2026, par Franco Onweb

Entre les fourneaux d’une boulangerie et les scènes underground, Ben incarne un rock français sans complexe, nourri de garage punk, de rockabilly déjanté et de textes qui racontent des histoires. De Decazeville aux premières parties à la Fête de l’Huma, en passant par Les Ennuis Commencent et son nouveau projet Spartak Methanol, il revendique une musique sincère, loin des étiquettes et des clichés. À 59 ans, ce passionné de vinyles, de Johnny Cash et de Chris Isaak prouve que le rock n’a pas de frontière – et encore moins de date de péremption. Rencontre avec un artiste qui assume ses influences, ses contradictions et son amour inconditionnel pour les « vieilleries dégueulasses » qui font vibrer les amplis.

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Ben. J’ai 59 balais, je ne les ai pas vus passer. J’ai été intermittent du spectacle pendant 20 ans, et aujourd’hui, je bosse dans une boulangerie depuis 20 ans aussi. Je n’ai pas arrêté de faire du rock pour autant. Je n’ai pas non plus jeté mes vinyles à l’arrivée du CD, si bien que je dois avoir une dizaine d’exemplaires de tous les disques que j’aime : Les Dogs, le premier Chris Isaak, Gene Vincent… Parfois, je joue le samedi soir et je vais bosser à 4h du matin.

Ben en concert
Crédit : Methanol Prod

Comment la musique est-elle entrée dans ta vie ?

J’étais un tout jeune garçon d’une dizaine d’années, en colonie de vacances dans le Cantal. C’était la colo de l’usine où bossait mon père, et comme c’était une très grosse boîte, il y avait la moitié des gamins qui venaient de la banlieue parisienne. Ils avaient des cassettes enregistrées par leurs grands frères : c’était la première fois que j’entendais un truc pareil – Little Richard, Eddie Cochran, Johnny Burnette… Ça m’a bouleversé. Ça ne s’est jamais démenti depuis.

Il y avait aussi les moniteurs, cheveux longs et guitares sèches, qui nous jouaient Renaud et Le Forestier. J’avais envie de tripoter cette guitare.

Quels sont les artistes qui t’ont marqué ou influencé ?

Au départ, Gene Vincent, Elvis, puis les Inmates et Dr. Feelgood. J’ai beaucoup écouté le garage punk américain : Chocolate Watchband, The Seeds, The Sonics, les Shadows of Knight. J’aime beaucoup les premiers trucs de Chris Isaak. Aujourd’hui, Madrugada et Les Sadies.

Quel a été ton parcours musical jusqu’à aujourd’hui ?

À 15 ans, on répétait au Club des Jeunes à Decazeville. On ne savait pas jouer, mais on s’en foutait. Quelques copains plus âgés nous montraient les accords. On faisait des reprises de Bijou et des Chats Sauvages, une compo qui s’appelait Heineken Connection et une autre, L’évier (!??!???). Ensuite, ça a continué pendant l’époque bénie du rock alternatif français avec les Aficionados, puis Les Ennuis Commencent. Je deviens intermittent.

C’est vraiment très, très long, finalement, pour jouer à peu près correctement. Je dirais qu’en fait, c’est tout récent que je sais à peu près ce que je fais.

Tu viens de Decazeville : est-ce que le fait de venir de cette ville minière, et plus globalement du bassin houiller, a marqué ta musique et ta carrière ?

On me pose très souvent cette question, c’est drôle… Je dirais que le fait qu’il y ait eu autant de groupes ici depuis toujours (même dans les années 70) a évidemment aidé et motivé tout adolescent qui a envie de s’amuser à jouer à la rock star. C’était facile : il y avait des locaux dispos et des groupes déjà installés pour faciliter tout ça.

Mais sinon, sociologiquement, socialement ou géographiquement, ça m’a toujours gêné aux entournures, cette idée qu’ici on ferait du rock parce qu’on serait des fils de prolos dont les parents bossent à l’usine, pas de thune, et dont certains grands-parents auraient connu la mine. On parle de 1985, ce n’est pas Germinal non plus. On n’était pas très riches, mais franchement, on n’a manqué de rien. Donc le rock à Decazes, à Toulouse ou à Bordeaux, c’est pareil. À Fumel, ils revendiquent ce truc, je n’y ai jamais vraiment cru. Ce n’est pas Liverpool non plus.

Comment décrirais-tu ta musique ?

Au départ, on appelait ça du rockabilly, mais comme on n’était pas assez bons, ça ressemblait plutôt à du punkabilly. Avec l’apport de très bons musiciens (Hugo le Kid, l’ancien batteur, Lord Glencoe, le nouveau, et surtout la reverb’ humaine, mon acolyte Arno Calixte), au fil du temps, c’est devenu plus rock et de moins en moins abilly. Plus pop, je dirais, avec du sens dans les textes et plus de mélodie.

Quand on évoque ta musique, on pense tout de suite au rockabilly : est-ce que tu te sens à l’aise avec cette étiquette ?

Non, pas du tout ! Quand j’avais 15 ans, oui, mais très vite, je me suis rendu compte que je préférais Brand New Cadillac ou I Fought the Law par les Clash que par Vince Taylor ou Bobby Fuller. Le rockabilly, avec tous ses codes, c’est vite étouffant. Je me souviens des Teddy boys qui jetaient des canettes sur le Memphis Rockabilly Band parce qu’ils jouaient Rumble de Link Wray. C’est totalement stupide et symptomatique d’un manque criant de culture. Même la bouffée d’air pur apportée par les Stray Cats est vite retombée. Tout ça m’ennuie très vite. J’en ai sûrement trop écouté, j’en écoute encore d’ailleurs… des vieilleries bien dégueulasses, du punk avant l’heure, quoi !

Quand on écoute tes textes, on remarque que ce sont principalement de petites histoires : est-ce que tes influences ne seraient pas aussi littéraires que musicales ?

Je suis né dans une famille de littéraires. Tous nuls en maths, mais on a toujours croulé sous les bouquins. Mes parents, algériens, qui ne savaient ni lire ni écrire, y sont sûrement pour quelque chose. L’école, c’était sacré. J’avais même le droit de lire à table… Putain, ça craint.

Les Ennuis Commencent, Ben tout à droite
Crédit : Joël Born

Donc quand j’écris une chanson aujourd’hui (avant, je m’en foutais), j’ai absolument besoin qu’elle ait un véritable sens, qu’elle raconte quelque chose de précis. Pas juste My Baby Rockin’, même si Yeah Yeah Yeah, c’est vachement bien.

À chaque album, j’écris d’abord une liste de titres. Il faut que le titre à lui seul raconte pratiquement l’histoire de la chanson. Ensuite, il me suffit d’écrire autour, de développer.

Je trouve que tu as un côté très Johnny Cash, avec ces paroles et cette musique : es-tu d’accord ?

C’est trop d’honneur. Johnny Cash chante magnifiquement bien, et surtout, il a inventé cette musique avec quelques autres. Pas sûr qu’ils l’aient vraiment fait exprès, d’ailleurs, mais peu importe.

Mais merci pour l’analogie ! Là où je pourrais rebondir avec ça, c’est qu’il n’y a pas besoin d’être américain ou anglais pour s’approprier cette musique, la jouer avec vérité et conviction, parce que c’est finalement la seule manière de la jouer. Il faut non seulement la connaître, il faut aussi l’aimer profondément. Ce n’est pas réellement un choix.

Tu as joué pendant 20 ans avec Les Ennuis Commencent : peux-tu nous parler de ce groupe ?

Ça devait s’appeler Radiobeat, et puis finalement… Les Ennuis Commencent ! C’était souvent du grand n’importe quoi, tout à l’énergie, « on s’accordera plus tard ». Je pense que ça faisait marrer les gens.

Quand on a remplacé la basse par la contrebasse, c’est devenu un peu plus swing, c’était chouette. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser un peu plus au contenu.

On a enregistré 5 albums, finalement assez différents les uns des autres. Les deux premiers sont des compilations de compos, de reprises, de jingles et de tout un fatras sonore. Le troisième est en espagnol, un peu flamencabilly, c’est marrant. Les deux derniers sont de vrais disques, avec quelques bonnes chansons, je crois.

En fait, souvent, avec deux ou trois albums, on arriverait à en faire un de vraiment bien. Cette formule marche pour la plupart des groupes, d’ailleurs. Même des très connus !

As-tu une ou plusieurs anecdotes à partager sur ce groupe qui a beaucoup joué ?

Oh oui, il y en a trop ! Ce qui est sûr, c’est que même sans avoir réellement de succès, la constance, la longévité font qu’au bout du compte, tu existes fatalement dans ce petit milieu du rock underground français.

Les Ennuis Commencent en concert
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Où avez-vous joué ?

Depuis qu’on existe, on a joué un peu partout, comme tout le monde. Des incursions régulières en Espagne, en Suisse, en Allemagne, et une fois en Écosse, c’était carrément chouette.

J’étais terrorisé de chanter en anglais là-bas, j’avais super bossé mes textes. J’avais demandé à Jack, le chanteur écossais : « Qu’est-ce que les Écossais entendent quand moi, petit Français, je chante ? » Au départ, il ne comprenait pas de quoi je parlais. C’est le complexe du rock français.
Il m’avait répondu : « Quand tu écoutes un groupe français à la radio, tu comprends absolument tout ce qu’il raconte ? Tu tends l’oreille sur chaque mot ? » Non… !?!??

Et ben nous non plus. On s’en fout. On écoute la chanson. Ceci pourrait vraiment servir à d’autres.

Quels ont été tes concerts les plus marquants ?

À la Fête de l’Huma, c’est toujours vraiment chouette ! Les premières parties qu’on a faites depuis le tout début : Au Bonheur des Dames, Cyclope, Les Batmen, Les Roadrunners au tout début, OTH… Putain, ça, c’était bien : carrément les meilleurs !

Combien de disques as-tu sortis ?

Un 45 tours et deux albums avec les Aficionados, 5 albums avec Les Ennuis, un album avec les Garçons Faciles (des reprises un peu brutes de Johnny et de Bijou), un album avec les Twist-O-Matics (des reprises yéyé) et une compo coécrite avec Thoury de Bijou.

Pourquoi Les Ennuis Commencent se sont-ils arrêtés ?

Le dernier album, Love A Rama, a été chroniqué dans la matinale de France Culture ! On ne fera pas mieux.

C’était surtout un moment où certains musiciens clés s’en vont et où plein de questions se posent. Donc si on continue, c’est mieux de rebondir sur autre chose, même si c’est évidemment le prolongement, la continuité du même truc.

Tu as monté un nouveau groupe, Spartak Methanol : peux-tu nous en parler ?

Same old story ! On aurait pu s’appeler Les Ennuis, mais pour avancer avec le nouveau line-up, Spartak Methanol, c’est motivant ! Nouvelles têtes, nouvelles photos, nouveaux visuels… Comme quand on était ados et qu’on montait un groupe.

Est-ce que tes influences musicales ont évolué avec ce nouveau groupe ?

Au départ, pas vraiment. On a inclus de nouvelles reprises et nos chansons préférées des Ennuis. Il y a plus de surf aussi… On jouait aussi Les Révoltés du Bloc B, qui est en fait un morceau de Mickey Jupp, sur Down by the Jetty, le premier album de Doctor Feelgood – grosse culture, le Spi.

Mais quand on a commencé à composer avec Arno, on s’est aperçus que c’était un petit peu différent, encore plus pop. On ne le fait pas vraiment exprès, ça vient comme ça, c’est drôle ! Ça a un petit côté mystérieux, c’est chouette !

Quels sont tes projets actuels ?

Donc, le premier album du Spartak, qui va s’appeler Dig Deeper ! Ainsi que la sortie des deux volumes de la compil Methanol, qui s’appelle THE SUPERFRIENDS SONIC PARTY.

Le mot de la fin !

Un truc qui me tient à cœur, c’est cette histoire de légitimité en tant que Français de faire une musique américaine ! John Lennon disait : « Le rock français, c’est comme le vin anglais. » Mais je t’emmerde, John Lénine, même si ton album Rock’n’Roll est un de mes disques préférés.
Rock français, ce n’est pas une insulte, putain !

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