Peux-tu présenter ?
Je suis né à Avignon, où j’ai commencé des études en lettres modernes achevées à Aix-en-Provence, dans les métiers du livre. Ensuite, j’ai déménagé Marseille, où j’ai commencé à travailler dans des bibliothèques. À 30 ans, je suis parti pour Paris où je vis encore. Je suis actuellement bibliothécaire à La Sorbonne.
Avant de sortir ce livre, tu as écrit d’autres livres et tu as fait de la poésie.
Je suis venu à la littérature par la poésie, par la poésie performance, tout en essayant d’écrire des livres. Mon premier ouvrage, Bibliographies. 5e République, premiers ministres & présidents, jouait avec la parole politique et comment elle s’insère dans le discours public. Ensuite, j’ai écrit Deux jeunes artistes au chômage, roman autour de l’histoire d’amour entre Andy Warhol et le poète John Giorno, un livre plus pop. J’ai été très influencé par la poésie pop de John Giorno. J’ai publié Musique rapide et lente, un roman inspiré par le groupe de garage punk The Outsiders, où pour la première fois j’évoque les Mods. J’ai ensuite écrit sur les groupes sociaux que j’ai fréquentés : les poètes (Le Poète insupportable), le monde des bibliothèques (La Bibliothèque noire), et les coureurs à pied amateurs (le Marathon de Jean-Claude et autres épreuves de fond, mon premier livre chez Verticales). Après les poètes , les bibliothécaires et les coureurs, il m’a semblé logique de m’intéresser aux Mods.
Te considères-tu toujours comme un Mod ?
Aujourd’hui, plus vraiment (sourire), même si je conserve une affection pour ce mouvement. Heureusement, j’ai gardé tous mes disques… contrairement à certains de mes ami.es, qui regrettent amèrement de s’en être séparés… Je ne fréquente plus vraiment le mouvement, mais il reste important pour moi. Comme pour toutes les personnes qui y ont adhéré, me semble-t-il.
Pourquoi ce livre ?
Disons que ce mouvement m’intrigue encore. Il est toujours aussi déviant, beau-bizarre, même si son rapprochement avec le milieu rock l’a peut-être un peu normalisé. Quand je parlais autour de moi de l’idée d’écrire un livre Mod, j’ai senti de la curiosité. Ça m’a encouragé à poursuivre dans cette voie.
Ton livre raconte d’abord l’histoire d’un adolescent mal dans sa peau, qui trouve dans le mouvement Mod une raison d’avancer. Pourquoi ce choix narratif ?
Dans une première version, le héros était Mod dès l’ouverture du récit. Ça ne fonctionnait pas. Il fallait un mouvement, une action qui le conduise à changer de style. J’ai choisi de partir d’une dépression – j’en ai moi-même connu une. Dans la dépression, on ne s’habille plus pour sortir puisqu’on ne sort presque plus. J’ai voulu que le personnage trouve, à travers ce mouvement, une manière de retrouver un peu d’estime de lui-même, qu’il puisse renouer avec ses semblables autour d’une culture partagée. Pour moi, le mouvement Mod reste avant tout une forme de sociabilité. Des liens amicaux se créent rapidement autour d’une culture puissante. Le fait que je reçoive des messages chaleureux de lectrices et lecteurs mods me fait dire que mon analyse tient le coup. Tous ces messages me touchent beaucoup. Je n’ai pas écrit ce livre pour rien.
Pourquoi le mouvement Mod est-il si fort à Avignon ?
Difficile à dire ! J’en ai parlé avec Cyril Cucümber, l’un des premiers Mods que j’ai rencontrés ( il avait un style incroyable !). Cyril m’a dit avoir découvert les mods lors d’un voyage en Angleterre. Le fait est que le mouvement a pris dans des villes moyennes comme Avignon ou Perpignan. Avignon a une longue tradition de fripiers, ce n’est pas un hasard si des nombreuses personnes se sont branchées.
Tu étais fasciné par l’élégance de ces gens ?
Oh oui ! Il y avait le style mais surtout la manière d’être. Une certaine manière de porter le vêtement. J’ai rapidement fait le lien avec le dandysme. La « modération spectaculaire » de Brummel, le fait de s’habiller de peu de choses. La « beauté sociale » de Baudelaire. Les couleurs dissonantes, le démon du paraître, le plaisir de déplaire, tout cela me parlait. Et puis j’ai immédiatement aimé la musique : Garage Punk, Beat, Northern Soul, Early Reggae. Cette culture et ce culte du disque, cette quête des galettes les plus incroyables, j’ai complètement adhéré.
Dans ton livre tu ne cites jamais les marques emblématiques des Mods, comme Fred Perry ou Ben Sherman. Pourquoi ?
Le narrateur n’a pas un rond. Il était plus cohérent qu’il s’habille de fripes pas chères plutôt qu’en Fred Perry. Et puis je voulais parler de la récupération, du troc, des vêtements qui circulent de main en main. Quand j’étais mod, il m’arrivait souvent de porter vêtements qui ne m’allait pas. Une chemise trop grande avec un pantalon trop court. Des polos marqués de trous de boulettes. Il m’est souvent arriver de danser avec des chaussures à la mauvaise pointure, quitte à souffrir, l’important étaient d’être parfaitement chaussé.
La danse et la musique arrivent tard dans le livre. Pourquoi ?
L’arrivée des chaussures dansantes au milieu du livre modifie le rythme du récit. J’ai choisi de placer cet épisode au cœur du récit, comme un point de bascule vers l’imaginaire.
Pourquoi Barcelone et pas l’Italie ?
Pour l’anecdote, le trip à Barcelone est une suggestion de mes éditeurs, Jeanne Guyon et Yves Pagès. Yves, qui connaît bien les Mods, m’a dit : « On a l’impression que ton histoire concerne trente mecs à Avignon ! Alors qu’il y a des Mods un peu partout en Europe. » Il avait raison. J’ai donc décidé d’offrir un « trip » à Barcelone aux personnages parce qu’on se déplaçait souvent à Barcelone. Et puis, comme mon nom l’indique, je me sens plus proche de l’Espagne que de l’Italie.
Où en est la scène Mod à Avignon aujourd’hui ?
Il n’y en a plus beaucoup, je crois, en tous cas peu de jeunes. Le seul jeune Mod que je connaisse, c’est Jamy, le fils de Cyril Cucümber (rires).
Ton livre n’est pas très positif vis-à-vis d’ Avignon. Pourquoi ?
Avignon n’est pas une ville généreuse vis-à-vis de sa jeunesse. Qu’est-ce qu’on a pu s’y ennuyer ! C’est peut-être pour tromper l’ennui qu’on est devenu Mods.
Quel était ton but avec ce livre ?
Il y avait deux idées, un peu contradictoires au départ : l’idée d’écrire une histoire personnelle de la mode masculine et de faire un livre d’aventures. J’ai pensé que chaque vêtement devait donner lieu à une petite aventure. Là-dedans, il s’agissait aussi d’inscrire les Mods dans l’histoire de la mode masculine, comment ce mouvement fait le lien entre le XVIIIe et le la deuxième moitié du XXe siècle, en ironisant au passage sur le costume d’affaire qui s’est imposé aux hommes durant la Révolution industrielle. Je voulais dire l’importance des cultures juvéniles dans la construction d’un corps social autonome, quelque chose qui nous permet d’échapper aux identités fléchées, aux imaginaires convenus et aliénants. Ce que permet, selon moi, la culture Mod en raison de son caractère irréductible.
Comment amènerais-tu un enfant vers la culture Mod ?
Ce serait par la musique, surtout la Soul, qui pour moi sonne comme la musique emblématique des Mods de ma jeunesse.
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